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Interview de Jean-Louis Tilleuil, sociologue de la littérature

Publié le 21 novembre 2013 par Rédaction_

« Aujourd’hui il y a d’autres possibilités d’exister pour un texte »

  • Cher Jean-Louis Tilleuil, qui êtes-vous ? Pourquoi est-il important d’étudier la sociologie du livre et de la lecture ?

Je suis professeur à l’Université Catholique de Louvain (Belgique) et m’occupe plus particulièrement du secteur de la sociologie de la littérature. Je suis également directeur du Groupe de Recherche sur l’Image et le Texte. En outre, j’enseigne à l’Université Charles de Gaulle et à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai. Concernant la sociologie du livre, je dirais qu’il y a un mouvement original dans cette dimension sociale. La démarche la plus souvent rencontrée en littérature, c’est d’aller à l’intérieur du texte. Il s’agit d’un mouvement centripète, pour entrer au centre du centre, et en dévoiler la « substantifique moelle » comme le disait Rabelais. Dans la sociologie du livre, le mouvement est inverse et complémentaire. N’importe quel livre ne se suffit pas à lui-même. Sans ce qu’il y a en amont ou en aval, il n’y a pas de livre. Un livre ne vit pas tout seul. Autrement dit, il est important de remettre le livre dans son contexte social.

  • En quoi l’objet-livre jouit-il d’un statut particulier ?

Ce statut particulier est lié à l’histoire de notre culture. En effet, la culture occidentale repose sur l’écrit, ce qui suppose que nous avons peu à peu sacralisé le livre. L’objet-livre lui-même s’y prêtait très bien étant donné qu’il s’agit d’un objet sacré par excellence. Au commencement de l’imprimerie, cette sacralité était entre autres conférée par le contenu. Il faut rappeler qu’il y a quelques siècles, sur dix livres imprimés, neuf étaient religieux. Le livre s’est donc vu sacralisé et a ainsi obtenu un statut particulier. Aujourd’hui, on désacralise le livre, mais cela n’a aucune connotation péjorative. Le livre se démocratise et il rentre plus facilement dans les foyers. L’accès au livre avait déjà été facilité par l’imprimerie mais cet objet restait cependant réservé à une certaine élite. Aujourd’hui, le livre est partout.

  • Lecture sur papier, lecture sur écran… Comment lit-on aujourd’hui ? Faut-il repenser la définition du livre ?

Oui, il faut repenser cette définition, bien qu’il s’agisse surtout d’une question de support. Le livre a longtemps été constitué d’un format en trois dimensions, qui a évolué au cours du temps. Se sont notamment succédé la tablette d’argile, le papyrus qui s’enroule et le manuscrit. L’écrit a donc été véhiculé par des supports différents au cours de l’histoire mais celui qui a le mieux fonctionné est le codex (le livre de forme parallélépipédique, comme à l’heure actuelle). Aujourd’hui, nous sommes face à une nouvelle révolution qui semble similaire à celle de l’imprimerie : la démocratisation. Par le biais des smartphones, ordinateurs, tablettes etc., il y a une accessibilité multimédiatique, et c’est une bonne chose. Toutefois, il faut noter que selon une récente étude (La rentrée littéraire côté business, Le Monde des Livres, 6 septembre 2013) les maisons d’édition françaises ne tirent que 0,7 % de leurs revenus des livres numériques. L’édition n’est donc pas encore réellement ancrée dans le numérique, il y a encore du travail à faire. Cela dit, on ne peut pas nier l’apparition de nouveaux supports, tous ces objets quotidiens qui sont des supports de texte, qui fonctionnent différemment du livre et amènent un autre usage. C’est là une occasion de redéfinir le livre d’une manière qui soit plus balisée. Aujourd’hui, le livre est dématérialisé, il n’y a plus forcément d’encre et de papier, il se passe autre chose dans la relation avec l’écrit. Ce changement n’est pas propre au livre. En effet, il y a également des incidences sur d’autres modes d’expression comme c’est le cas avec l’image. En définitive, il faut donc repenser la définition du mot livre pour montrer qu’il existe encore mais sous des formes variées. La question pourrait être résolue rapidement avec des expressions telles que « livre numérique », mais le problème est que l’on garde toujours le mot livre. Il faut un mot qui souligne qu’il y a d’autres possibilités d’exister pour un texte. Il y a une redistribution des territoires à opérer.

  • Si vous deviez faire une dédicace aujourd’hui, pour qui serait-elle ?

J’adresserais ma dédicace à Pierre Massart, un professeur de l’Université Catholique de Louvain qui a ouvert la possibilité d’approcher des textes par d’autres discours, une personne qui a illuminé mon existence aussi bien en tant que collègue qu’en tant qu’ami.

Jean-Louis Tilleuil est professeur et sociologue du livre.

Crédit photo : Comicalités
Crédit Une : William Hoiles - CC-BY

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